1982: Le Bouc émissaire / Rene Girard

Ce poste consiste d’extraits du livre Le Bouc émissaire par Rene Girard.

Trouver le livre en francais ici chez http://www.amazon.fr/, et en anglais (The Scapegoat) ici chez http://www.amazon.com/.

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Steve St.Clair
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Le Bouc émissaire
Rene Girard
Chapitre 11 (extraits) – Les Maîtres Mots de la Passion Évangélique

Les analyses précédentes nous obligent à conclure que la culture humaine est vouée à la dissimulation perpétuelle de ses propres origines dans la violence collective. Définir ainsi la culture permet de comprendre aussi bien les états successifs d’un ensemble culturel que le passage d’un état à l’état suivant, par l’intermédiaire d’une crise toujours analogue à celles dont nous relevons les traces dans les mythes, toujours analogues à celles dont nous relevons les traces dans l’histoire, aux époques où les persécutions se multiplient. C’est toujours pendant les périodes de crise et de violence diffuse qu’un savoir subversif menace de se répandre, mais il est toujours lui-même victime des recompositions victimaires ou quasi victimaires qui s’effectuent au paroxysme du désordre.

Ce modèle reste pertinent pour notre société, il est même plus pertinent que jamais et pourtant il ne suffit pas, la chose est claire, à rendre compte de ce que nous appelons l’histoire, notre histoire. Même s’il ne s’élargit pas demain à toute mythologie, notre déchiffrement des représentations persécutrices au sein de cette histoire représente déjà une défaite majeure pour l’occultation culturelle, une défaite qui pourrait très vite tourner à la déroute. Ou bien la culture n’est pas ce que j’ai dit, ou bien la force d’occultation qui la nourrit se double, dans notre univers, d’une seconde force qui contrecarre la première et qui tend à la révélation du mensonge immémorial.

Cette force de révélation existe et nous savons tous qu’elle existe, mais au lieu d’y voir ce que je dis, la plupart d’entre nous y voient la force d’occultation par excellence. C’est là le plus grand malentendu de notre culture, et il ne peut manquer de se dissiper si nous reconnaissons enfin dans les mythologies la plénitude de cette même illusion persécutrice dont nous déchiffrons déjà les effets diminués au sein de notre histoire.

C’est la Bible telle que les chrétiens la définissent, c’est l’union de l’Ancien et du Nouveau Testament qui constitue cette force de révélation. C’est elle, déjà, qui nous permet de déchiffrer ce que nous avons appris à déchiffrer en fait de représentations persécutrices, c’est elle en ce moment même qui nous enseigne à déchiffrer tout le reste, c’est-à-dire le religieux dans son ensemble. La victoire sera trop décisive cette fois pour ne pas entraîner la révélation de la force qui la suscite. Les Évangiles vont se révéler eux-mêmes comme puissance universelle de révélation. Depuis des siècles, tous les penseurs les plus influents nous répètent que les Évangiles ne sont qu’un mythe parmi les autres, et ils ont fini par convaincre la plupart des hommes.

Les Évangiles, c’est un fait, gravitent autour de la passion du Christ, c’est-à-dire du même drame que toutes les mythologies du monde. Il en est ainsi, j’ai essayé de le montrer, de tous les mythes. Il faut toujours ce drame pour engendrer de nouveaux mythes, c’est-à-dire pour le représenter dans la perspective des persécuteurs. Mais il faut aussi ce même drame pour le représenter dans la perspective d’une victime fermement décidée à rejeter les illusions persécutrices, il faut donc aussi ce même drame pour engendrer le seul texte qui puisse venir à bout de toute mythologie.

Pour accomplir cette oeuvre prodigieuse, en effet, et elle est en train de s’accomplir, sous nos yeux mêmes, elle est en bonne voie, pour détruire à jamais la crédibilité de la représentation mythologique, il faut opposer à sa force, d’autant plus réelle qu’elle tient depuis toujours l’humanité entière sous son emprise, la force plus grande encore d’une représentation véridique. Il faut bien que l’événement représenté soit le même sans quoi les Évangiles ne pourraient pas réfuter et discréditer point par point toutes les illusions caractéristiques des mythologies, qui sont également les illusions des acteurs de la passion.

Nous voyons bien que les Évangiles refusent la persécution. Mais nous ne soupçonnons pas que, ce faisant, ils en démontent les ressorts, et c’est la religion humaine dans son ensemble qu’ils défont, et les cultures qui en dérivent : nous n’avons pas reconnu, dans toutes les puissances symboliques qui vacillent autour de nous, le fruit de la représentation persécutrice. Mais si l’emprise de ces formes se desserre, si leur puissance d’illusion s’affaiblit, c’est justement parce que nous repérons de mieux en mieux les mécanismes de bouc émissaire qui les sous-tendent. Une fois repérés, ces mécanismes ne jouent plus ; nous croyons de moins en moins en la culpabilité des victimes qu’ils exigent, et privées de la nourriture qui les sustente, les institutions dérivées de ces mécanismes s’effondrent une à une autour de nous. Que nous le sachions ou non, ce sont les Évangiles qui sont responsables de cet effondrement. Essayons donc de le montrer.

En étudiant la passion, on est frappé du rôle qu’y jouent les citations de l’Ancien Testament, en particulier des Psaumes. Les premiers chrétiens prenaient ces références au sérieux et, tout au long du Moyen Age, l’interprétation dite allégorique ou figurale constitue le prolongement et l’amplification, plus ou moins heureux, de cette pratique néo-testamentaire. En règle générale, les modernes ne voient rien là d’intéressant et ils se trompent lourdement. Ils s’orientent alors vers une interprétation rhétorique et stratégique des citations. Les évangélistes innovent fortement sous le rapport théologique. On peut donc leur attribuer le désir de rendre leurs nouveautés respectables en les abritant le plus possible derrière le prestige de la Bible. Pour accepter plus aisément ce qu’il y a d’inouï dans l’exaltation sans mesure de Jésus, ils situeraient leur dire à l’ombre protectrice de textes qui font autorité.

Les Evangiles, il faut l’avouer, donnent un relief qui peut paraître excessif à des morceaux de psaumes, parfois à des lambeaux de phrases d’un intérêt intrinsèque si semble-t-il, et d’une telle platitude que leur présence ne se justifie pas, à nos yeux, par leur signification propre.

Que doit-on conclure par exemple quand on voit Jean (15, 25) rapporter solennellement à la condamnation de Jésus la phrase que voici : ils m’ont haï sans cause (Ps 35, 19) ? Et l’évangéliste insiste lourdement. Le rassemblement hostile de la passion s’est fait, nous dit-il, pour que soit vérifiée cette parole de l’Écriture. La maladresse de la formule stéréotypée renforce notre suspicion. Il y a un rapport indubitable, assurément, entre le psaume et la façon dont les Évangiles nous rapportent la mort de Jésus mais la phrase est si banale, son application si évidente, que nous ne voyons pas le besoin de les souligner.

Nous éprouvons une impression analogue quand Luc fait dire à Jésus : • Il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture : ” On l’a compté parmi les criminels [ou les transgresseurs] (Lc 22, 37 ; Mc 15, 28) “. » Cette fois la citation ne vient pas d’un psaume mais du chapitre 53 d’Isaïe. A quelle pensée profonde des références de ce type peuvent-elles correspondre ? On ne le voit pas et on se rabat sur les arrière-pensées médiocres dont grouille notre propre univers.

En réalité nos deux petites phrases sont très intéressantes en elles-mêmes et par rapport au récit de la passion mais pour le comprendre, il faut comprendre ce qui se joue et se perd dans la passion, l’empire de la représentation persécutrice sur l’humanité entière. C’est tout simplement le refus de la causalité magique, et le refus des accusations stéréotypées qui s’énonce dans ces phrases apparemment trop banales pour tirer à conséquence. C’est le refus de tout ce que les foules persécutrices acceptent les yeux fermés. C’est ainsi que les Thébains adoptent tous sans hésiter l’hypothèse d’un OEdipe responsable de la peste, parce qu’incestueux ; c’est ainsi que les Égyptiens font enfermer le malheureux Joseph, sur la foi des racontars d’une Vénus provinciale, tout entière à sa proie attachée. Les Égyptiens n’en font jamais d’autres. Nous restons très égyptiens sous le rapport mythologique, avec Freud en particulier qui demande à l’Égypte la vérité du judaïsme. Les théories à la mode restent toutes païennes dans leur attachement au parricide, à l’inceste, etc., dans leur aveuglement au caractère mensonger des accusations stéréotypées. Nous sommes très en retard sur les Évangiles et même sur la Genèse.

La foule de la passion, elle aussi, adopte les yeux fermés les vagues accusations proférées contre Jésus. A ses yeux, Jésus devient cette cause susceptible d’intervention corrective — la crucifixion — que tous les amateurs de pensée magique se mettent à chercher au moindre signe de désordre dans leur petit univers.

Nos deux citations soulignent la continuité entre la foule de la passion et les foules persécutrices déjà stigmatisées dans les Psaumes. Ni les Évangiles ni les Psaumes n’épousent les illusions cruelles de ces foules. Les deux citations coupent court à toute explication mythologique. Elles déracinent vraiment cet arbre car la culpabilité de la victime est le ressort principal du mécanisme victimaire et son absence apparente dans les mythes les plus évolués, ceux qui manipulent ou escamotent la scène de ce meurtre, n’a rien à voir avec ce qui se passe ici. Le déracinement évangélique est aux tours de passe-passe mythologiques dans le style de Baldr ou des Kourètes ce que l’extraction complète d’une tumeur est aux passes « magnétiques » d’un guérisseur de village.

Les persécuteurs croient toujours en l’excellence de leur cause mais en réalité ils haïssent sans cause.

L’absence de cause dans l’accusation (ad causant) est ce que les persécuteurs ne voient jamais. C’est donc à cette illusion qu’il faut d’abord s’en prendre pour tirer tous ces malheureux de leur prison invisible, de l’obscur souterrain où ils croupissent et qu’ils prennent pour le plus superbe des palais.

Pour cette oeuvre extraordinaire des Évangiles, la représentation persécutrice abrogée, cassée, révoquée, l’Ancien Testament constitue une source inépuisable de références légitimes. Ce n’est pas sans raison que le Nouveau Testament se tient pour tributaire de l’Ancien et s’appuie sur lui. L’un et l’autre participent à la même entreprise. C’est à l’Ancien qu’en revient l’initiative, mais c’est le Nouveau qui la conduit jusqu’à son terme et qui l’accomplit de façon décisive et définitive.

Dans les psaumes pénitentiels en particulier, nous voyons la parole se déplacer des persécuteurs vers les victimes, de ceux qui font l’histoire vers ceux qui la subissent. Les victimes non seulement élèvent la voix mais elles vocifèrent, dans le présent même de leur persécution ; leurs ennemis les entourent et s’apprêtent à les frapper. Parfois ceux-ci conservent encore l’apparence animale, monstrueuse, qu’ils avaient dans les mythologies, ce sont des meutes de chiens, des hordes de taureaux, « de fortes bêtes de Bashaan ». Et pourtant ces textes s’arrachent à la mythologie, comme l’a bien montré Raymund Schwager : « ils repoussent de plus en plus l’ambivalence sacrée pour restituer la victime à son humanité et révéler l’arbitraire de la violence qui la frappe».

La victime qui parle dans les Psaumes paraît bien peu « morale », certes, pas assez « évangélique » pour les bons apôtres de la modernité. La sensibilité de nos humanistes s’offusque. C’est la haine le plus souvent que renvoie le malheureux à ceux qui le haïssent. On déplore l’étalage de violence et de ressentiment « si caractéristique de l’Ancien Testament ». On y voit un indice particulièrement clair de la méchanceté fameuse du dieu d’Israël.

Depuis Nietzsche, surtout, on repère dans ces psaumes l’invention de tous les mauvais sentiments dont nous sommes infectés, l’humiliation et le ressentiment. A ces psaumes venimeux, on oppose volontiers la belle sérénité des mythologies, grecque et germanique en particulier. Forts de leur bon droit, en effet, persuadés que leur victime est vraiment coupable, les persécuteurs n’ont aucune raison d’être troublés.

La victime des Psaumes est gênante, c’est un fait, elle est même assez grinçante à côté d’un Œdipe qui a le bon goût, lui, de se rallier à la merveilleuse harmonie classique. Voyez donc avec quel art, avec quelle délicatesse, au moment voulu, il fait son autocritique. Il y met l’enthousiasme du psychanalysé sur son divan ou du vieux bolchevique à l’époque de Staline. Il sert de modèle, n’en doutez pas, au conformisme suprême de notre temps, qui ne fait qu’un avec l’avant-gardisme tonitruant. Nos intellectuels s’empressaient à tel point pour la servitude qu’ils stalinisaient déjà dans leurs cénacles avant même que le stalinisme ne fût inventé. Comment s’étonner de les voir attendre cinquante ans et plus pour s’interroger discrètement sur les plus grandes persécutions de l’histoire humaine. Pour nous entraîner au silence nous sommes à la meilleure école, celle de la mythologie. Entre la Bible et la mythologie, nous n’hésitons jamais. Nous sommes classiques d’abord, romantiques ensuite, primitifs quand il le faut, modernistes avec fureur, néo-primitifs quand nous nous dégoûtons du modernisme, gnostiques toujours, bibliques jamais.

La causalité magique ne fait qu’un avec la mythologie. On ne peut donc pas exagérer l’importance de sa négation. Et les Évangiles savent certainement ce qu’ils font, car toutes les occasions leur sont bonnes de répéter cette négation. Ils la mettent jusque dans la bouche de Pilate qui affirme : Je ne vois pas de cause après avoir interrogé Jésus. Pilate n’est pas encore influencé par la foule et c’est le juge en lui, c’est l’incarnation du droit romain, de la rationalité légale, qui s’incline de façon fugitive mais significative devant les faits.

Mais qu’y a-t-il d’extraordinaire, dit-on, dans cette réhabilitation biblique des victimes ? N’est-ce pas monnaie courante, ne remonte-t-elle pas à la plus haute antiquité ? Sans doute, mais ces réhabilitations sont toujours le fait d’un groupe se dressant contre un autre groupe. Autour de la victime réhabilitée, des fidèles toujours demeurent et la flamme de la résistance ne s’éteint jamais. La vérité ne se laisse pas submerger. C’est bien là ce qu’il y a de faux, ce qui fait que la représentation persécutrice, mythologique, n’est jamais vraiment compromise ou même menacée.

Regardez la mort de Socrate, par exemple. La « vraie » philosophie ne trempe pas dans l’affaire. Elle échappe à la contagion du bouc émissaire. Il y a toujours de la vérité dans le monde. Alors qu’il n’y en a plus au moment de la mort du Christ. Même les disciples les plus chers n’ont pas un mot, pas un geste pour s’opposer à la foule. Ils sont littéralement absorbés par elle. C’est l’évangile de Marc qui nous fait savoir que Pierre, le chef de file des apôtres, a renié publiquement son maître. Cette trahison n’a rien d’anecdotique, elle n’a rien à voir avec la psychologie de Pierre. Le fait que les disciples eux-mêmes ne puissent pas résister à l’effet de bouc émissaire révèle la toute-puissance sur l’homme de la représentation persécutrice. Pour bien comprendre ce qui se passe il faudrait presque compter le groupe des disciples au nombre de ces puissances qui se mettent toutes d’accord, malgré leur désaccord habituel, pour condamner le Christ. Ce sont toutes les puissances susceptibles de donner une signification à la mort d’un condamné. Il est facile de les dénombrer. Ce sont toujours les mêmes. On les retrouve toutes dans la chasse aux sorcières, ou dans les grandes régressions totalitaires du monde actuel. Il y a les chefs religieux d’abord, les chefs politiques ensuite et il y a surtout la foule. Tous ces gens-là participent à l’action, en ordre dispersé d’abord, avec toujours plus d’ensemble par la suite. Toutes ces puissances interviennent, observez-le, dans l’ordre de leur importance réelle, en commençant par le plus faible, en finissant par le plus fort. Le complot des chefs ecclésiastiques a de l’importance symbolique, mais peu d’importance réelle. Hérode joue un rôle moindre encore. C’est la crainte d’omettre même un seul des pouvoirs susceptibles de renforcer la sentence passée contre Jésus qui a dû pousser le seul Luc à l’inclure dans son récit de la passion.

Pilate est le vrai détenteur du pouvoir mais au-dessus de lui il y a la foule. Une fois mobilisée, elle l’emporte absolument, elle entraîne les institutions derrière elle, elle les contraint à se dissoudre en elle. C’est donc bien ici l’unanimité du meurtre collectif générateur de mythologie. Cette foule, c’est le groupe en fusion, la communauté qui littéralement se dissout et ne peut plus se ressouder qu’aux dépens de sa victime, son bouc émissaire. Tout est aussi propice que possible à l’engendrement de représentations persécutrices inébranlables. Et pourtant ce n’est pas cela que nous apporte l’Évangile. Les Évangiles attribuent à Pilate une volonté de résistance au verdict de la foule. Est-ce pour le rendre plus sympathique et les autorités juives antipathiques par contraste? Ils le prétendent, bien sûr, et ils sont foule ceux qui voudraient tout expliquer dans le Nouveau Testament par les soucis les plus ignobles. Ils sont vraiment la foule de nos jours, peut-être même la foule de toujours. Et ils ont tort comme toujours.

Pilate rejoint, en fin de compte, la meute des persécuteurs. Il ne s’agit pas non plus de faire la « psychologie » de Pilate, il s’agit de souligner la toute-puissance de la foule, de montrer l’autorité souveraine contrainte à s’incliner, malgré ses velléités de résistance.

Pilate, cependant, n’a pas d’intérêts véritables dans l’affaire. Jésus ne compte pour rien à ses yeux. C’est un personnage trop insignifiant pour qu’un esprit le moins du monde politique puisse courir le risque d’une émeute à la seule fin de le sauver. La décision de Pilate est trop facile, en somme, pour illustrer fortement la subordination du souverain à la foule, le rôle dominant de la foule en ce point d’effervescence extrême où se déclenche la mécanique du bouc émissaire.

C’est pour rendre la décision de Pilate moins facile, et plus révélatrice, je pense, que Jean introduit le personnage de l’épouse. Avertie par un rêve, plus ou moins gagnée à la cause de Jésus, cette femme intervient auprès de son époux dans le sens de la résistance à la foule. Jean veut montrer Pilate tiraillé entre deux influences, entre deux pôles d’attraction mimétique, d’un côté l’épouse qui voudrait sauver l’innocent et de l’autre, la foule même pas romaine, tout entière anonyme et impersonnelle. Nul ne saurait être plus proche de Pilate que son épouse, plus étroitement mêlé à sa propre existence. Personne ne saurait exercer plus d’influence sur lui, d’autant plus que cette femme fait savamment jouer la fibre de la crainte religieuse. Et pourtant c’est la foule qui l’emporte ; rien n’est plus important que cette victoire, rien n’est plus significatif pour la révélation du mécanisme victimaire. Nous venons plus loin que les Évangiles mettent en scène une victoire analogue de la foule dans une autre scène de meurtre collectif, la décollation de Jean-Baptiste.

On se tromperait lourdement si on pensait que cette foule ne se compose que de représentants des classes inférieures ; elle ne représente pas les « masses populaires » seulement, les élites en font partie, et il ne faut pas accuser les Évangiles de condescendance sociale. Pour bien comprendre en quoi consiste cette foule, il suffit, une fois de plus, de se tourner vers les citations de l’Ancien Testament ; c’est là qu’il faut chercher le commentaire le plus éclairé de l’intention évangélique.

Au chapitre 4 des Actes des Apôtres, livre de caractère presque évangélique, Pierre réunit ses compagnons pour méditer avec eux sur la crucifixion. Tous ensemble, ils récitent assez longuement le psaume qui décrit l’accueil uniformément hostile que les puissances de ce monde réservent au Messie :

Pourquoi donc ces grondements des nations ? et ces vaines entreprises de peuples ?
Les rois de la terre se sont rapprochés et les chefs se sont assemblés pour ne faire plus qu’un contre le Seigneur et contre son Oint.

Oui, ils se sont vraiment assemblés en cette ville, Hérode et Ponce Pilate, avec les nations et les peuples d’Israël, contre Jésus, ton saint serviteur, que tu avais oint. Ils ont ainsi réalisé tous les desseins que ta main et ta volonté avaient établis (Ac. 4, 25-28).

Ici encore, le lecteur moderne s’interroge sur l’intérêt de la citation. Il ne comprend pas et il soupçonne une arrière-pensée médiocre. Ne s’agirait-il pas tout simplement d’ennoblir la mort ignoble de Jésus, de fournir une orchestration grandiose au supplice plutôt insignifiant d’un petit prédicateur de Galilée ? A l’instant même, nous accusions les Évangiles de mépriser la foule persécutrice, voici maintenant que nous les soupçonnons de trop exalter cette même foule, pour rehausser le prestige de leur héros.

Que faut-il croire ? Il faut renoncer à ce genre de spéculation. Face aux Évangiles, le soupçon systématique ne donne jamais de résultats intéressants. Il faut plutôt en revenir à la question qui guide toute notre recherche. Qu’en est-il dans ce texte de la représentation persécutrice et de la violence unanime qui la fonde ? Tout cela est catégoriquement subverti au point même de sa plus grande force : l’unanimité des puissances capables de fonder cette représentation. Il y a non seulement subversion effective mais la volonté consciente de subvertir toute mythologie persécutrice et d’en informer le lecteur, il suffit de le reconnaître pour que la pertinence du psaume saute aux yeux.

C’est la liste de toutes ces puissances que nous apporte le psaume. L’essentiel c’est la conjonction de l’effervescence populaire d’un côté, les grondements des nations, et de l’autre les rois et les chefs, les autorités constituées. C’est cette conjonction qui est irrésistible partout ailleurs que dans la passion du Christ. Le fait que cette coalition formidable se produise à une échelle relativement réduite, et dans une province reculée de l’Empire romain, ne diminue nullement l’importance de la passion, laquelle ne fait qu’un avec l’échec de la représentation persécutrice, avec la force d’exemple de cet échec.

La coalition reste invincible sur le plan de la force brutale mais elle n’en est pas moins « vaine » comme dit le psaume parce qu’elle ne réussit pas à imposer sa façon de voir les choses. Elle n’a pas de peine à faire mourir Jésus mais elle ne prévaut pas sur le plan de la signification. La défaillance du Vendredi saint fait place, chez les disciples, à la fermeté de la Pentecôte et le souvenir de la mort de Jésus va se perpétuer avec une signification tout autre que celle voulue par les puissances, une signification qui ne parvient pas, certes, à s’imposer immédiatement dans toute sa nouveauté prodigieuse mais qui n’en pénètre pas moins peu à peu les peuples évangélisés, leur enseignant de mieux en mieux à repérer autour d’eux les représentations persécutrices et à les rejeter.

En faisant mourir Jésus, les puissances tombent même dans une espèce de piège, puisque c’est leur secret de toujours, éventé déjà dans l’Ancien Testament, dans les citations que je viens de commenter et dans bien d’autres passages encore qui s’inscrit en toutes lettres dans le récit de la passion. Le mécanisme du bouc émissaire entre dans la lumière la plus éclatante qui soit ; il fait l’objet de la publicité la plus intense, il devient la chose la plus connue du monde, le savoir le plus répandu, et c’est ce savoir-là que les hommes apprendront lentement, très lentement, car ils ne sont pas très intelligents, à glisser sous la représentation persécutrice.

Pour libérer enfin les hommes, c’est ce savoir-là qui sert de grille universelle à la démystification, d’abord des quasi-mythologies de notre histoire à nous et par la suite, très bientôt, il nous servira à démolir tous les mythes de la planète dont nous protégeons éperdument le mensonge, non pas pour y croire positivement mais pour nous abriter de la révélation biblique, prête à resurgir toute neuve des décombres de la mythologie avec laquelle nous l’avons longtemps confondue. Les vaines entreprises des peuples sont plus à l’ordre du jour que jamais mais c’est un jeu d’enfant pour le Messie que de les déjouer. Plus elles nous font illusion aujourd’hui plus elles nous paraîtront ridicules demain.

L’essentiel, donc, et le jamais perçu, ni par la théologie ni par les sciences de l’homme, c’est la mise en échec de la représentation persécutrice. Pour qu’elle ait le maximum de valeur, il faut qu’elle se produise dans les circonstances les plus difficiles, les plus défavorables à la vérité, les plus favorables à la production d’une nouvelle mythologie. C’est bien pourquoi le texte évangélique insiste sans se lasser sur le sans cause de la sentence passée contre le juste et simultanément sur l’unité sans faille des persécuteurs, c’est-à-dire de tous ceux qui croient ou font semblant de croire en l’existence et en l’excellence de la cause, l’ad causam, l’accusation, et qui cherchent à imposer universellement cette croyance.

Perdre son temps, comme font certains commentateurs modernes, à s’interroger sur la façon toujours inégale selon eux dont les Évangiles répartiraient le blâme entre les divers acteurs de la passion, c’est méconnaître au départ l’intention véritable du récit. Pas plus que le Père éternel ici, les Évangiles ne font acception des personnes parce que la seule donnée qui les intéresse vraiment c’est l’unanimité des persécuteurs. Toutes les manoeuvres qui visent à démontrer l’antisémitisme, l’élitisme, l’antiprogressisme ou je ne sais quel autre crime dont les Évangiles seraient coupables face à l’innocente humanité, leur victime, ne sont intéressantes que par leur transparence symbolique. Les auteurs de ces manoeuvres ne voient pas qu’ils sont eux-mêmes interprétés par le texte auquel ils croient toujours régler son compte de façon définitive. Parmi les vaines entreprises des peuples, il n’en est pas de plus dérisoire.

Il y a mille manières de ne pas voir ce dont parlent les Évangiles. Quand les psychanalystes et psychiatres se penchent sur la passion, ils découvrent volontiers dans le cercle unanime des persécuteurs un reflet de la « paranoïa caractéristique des premiers chrétiens », la trace d’un « complexe de persécution ». Ils sont sûrs de leur affaire car ils ont derrière eux les autorités les plus certaines, tous les Marx, tous les Nietzsche et tous les Freud pour une fois d’accord, d’accord sur ce point-là seulement qu’il convient d’accabler les Évangiles.

Jamais ce même type d’explication ne vient à l’esprit des mêmes psychanalystes face à un procès de sorcellerie. Ce n’est plus sur les victimes cette fois qu’ils se font la main et qu’ils aiguisent leurs armes, c’est sur les persécuteurs. Félicitons-les de ce changement de cible. Il suffit d’entrevoir la persécution comme réelle pour saisir l’odieux et le ridicule des thèses psycho-psychanalytiques appliquées à des victimes réelles, à des violences collectives réelles. Les complexes de persécution existent, certes, et ils existent même fortement dans les antichambres de nos médecins, mais les persécutions existent également. L’unanimité des persécuteurs peut n’être qu’un fantasme paranoïaque, surtout chez les privilégiés de l’Occident contemporain, mais c’est aussi un phénomène qui se produit réellement de temps à autre. Nos surdoués du fantasme n’hésitent jamais le moins du monde, observez-le, dans l’application de leurs principes. Ils savent toujours a priori qu’en dehors de notre histoire, il n’y a que du fantasme : aucune victime n’est réelle.

Ce sont les mêmes stéréotypes persécuteurs partout mais personne ne s’en aperçoit. Une fois de plus c’est l’enveloppe extérieure, historique ici, religieuse là-bas, qui détermine le choix de l’interprétation, ce n’est pas la nature du texte considéré. Nous retrouvons la ligne invisible qui traverse notre culture ; en deçà nous admettons la possibilité de violences réelles, au-delà nous ne l’admettons plus et nous remplissons le vide ainsi créé par toutes les abstractions du pseudo-nietzschéisme à la sauce linguistique déréalisante. Nous le voyons de mieux en mieux : à la suite de l’idéalisme allemand, tous les avatars de la théorie contemporaine ne sont jamais que des espèces de chicanes destinées à empêcher la démystification des mythologies, de nouvelles machines à retarder le progrès de la révélation biblique.

Si les Évangiles révèlent, comme je le soutiens, le mécanisme du bouc émissaire, sans le désigner, certes, du même terme que nous, mais en n’omettant rien de ce qu’il faut savoir de lui pour se protéger de ses effets insidieux, pour le repérer partout où il se cache et surtout en nous-mêmes, nous devrions y retrouver tout ce que nous avons dégagé de ce mécanisme dans les pages précédentes, et en particulier sa nature inconsciente.

Sans cette inconscience, qui ne fait qu’un avec leur croyance sincère en la culpabilité de leur victime, les persécuteurs ne se laisseraient pas enfermer dans la représentation persécutrice. Il y a là une prison dont ils ne voient pas les murs, une servitude d’autant plus totale qu’elle se prend pour liberté, un aveuglement qui se croit perspicacité.

La notion d’inconscient appartient-elle aux Évangiles ? Le mot n’y figure pas mais l’intelligence moderne reconnaîtrait tout de suite la chose si elle n’était pas paralysée et ligotée devant ce texte par les ficelles lilliputiennes de la piété et de l’antipiété traditionnelles. La phrase qui définit l’inconscient persécuteur figure au coeur même du récit de la passion, dans l’évangile de Luc, et c’est le célèbre :

Mon Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font (Lc 23, 34).

Les chrétiens insistent ici sur la bonté de Jésus. Et ce serait très bien si leur insistance n’éclipsait pas le contenu propre de la phrase. C’est à peine, le plus souvent, si on relève celui-ci. Visiblement, on le juge sans importance. On commente cette phrase, en somme, comme si le désir de pardonner à des bourreaux impardonnables poussait Jésus à leur inventer une excuse plutôt. oiseuse, pas tout à fait conforme à la réalité de la passion.

Les commentateurs qui ne croient pas vraiment en ce que dit cette phrase ne peuvent éprouver pour elle qu’une admiration un peu feinte et leur molle dévotion communique au texte le goût de sa propre hypocrisie. C’est bien là ce qu’il arrive de plus terrible aux Évangiles, ce je ne sais quoi de doucereusement hypocrite dont les enveloppe notre énorme tartuferie ! En réalité les Évangiles ne cherchent jamais d’excuses boiteuses ; ils ne parlent jamais pour ne rien dire ; le verbiage sentimental n’est pas leur fait.

Pour rendre à cette phrase sa véritable saveur, il faut reconnaître son rôle quasi-technique dans la révélation du mécanisme victimaire. Elle dit quelque chose de précis sur les hommes rassemblés par leur bouc émissaire. Ils ne savent pas ce qu’ils font. C’est bien pourquoi il faut leur pardonner. Ce n’est pas le complexe de persécution qui dicte de tels propos. Et ce n’est pas non plus le désir d’escamoter l’horreur des violences réelles. Au parcage nous avons la première définition de l’inconscient dans l’histoire humaine, celle dont toutes les autres découlent et qu’elles ne font jamais qu’affaiblir : ou bien, en effet, elles repoussent au second plan la dimension persécutrice avec un Freud ou bien elles l’éliminent entièrement avec un Jung.

Les Actes des Apôtres mettent la même idée dans la bouche de Pierre qui s’adresse à la foule de Jérusalem, la foule même de la passion : « Cependant, frères, je sais que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs.. L’intérêt considérable de cette phrase vient de ce qu’elle attire notre attention une fois de plus sur les deux catégories de puissances, la foule et les chefs, tous également inconscients. Elle rejette implicitement l’idée faussement chrétienne qui fait de la passion un événement unique dans sa dimension maléfique alors qu’il est unique seulement dans sa dimension révélatrice. Adopter la première idée c’est fétichiser encore la violence, c’est retomber dans une variante de paganisme mythologique.

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